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Adresses aux publics, Arts & patrimoine, Droit, Institutions culturelles

Oui, la photo et les images ont leur place au musée ! (ainsi que dans toutes les institutions culturelles du reste !)

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Tout le monde s’est déjà fait entendre, au moins une fois dans un musée, une expo ou lors d’une visite « Pas de photo ! (s’il vous plaît) ». A ce moment là, on observe trois attitudes :

  • le visiteur docile, qui fait un « oh pardon ! je ne savais pas !… » tout bas et range son appareil photo
  • le visiteur frondeur qui fait exprès de ne pas comprendre et prend tout de même sa photo, d’un air crâneur
  • la majorité d’entre nous, on grogne, fait semblant de ranger l’appareil puis, dès que le gardien a le dos tourné, le rebraquons pour prendre cette photo d’œuvre dont on a envie ! (tellement du reste que l’on ne sait plus bien si c’est l’œuvre elle-même qui nous attire ou l’interdiction à transgresser)

Quand j’ai commencé cet article, je n’imaginais pas à quel point il me prendrait du temps à écrire. Certes, entre temps, j’ai changé de pays et ai eu de très nombreux changements dans ma vie mais il n’y a pas que ces raisons « extérieures ». En effet, j’avais commencé cet article suite à un certain énervement qui s’accumulait en tant que visiteuse de lieux culturels (particulièrement lors de l’invitation que nous avions reçu de la part du Musée Maillol pour rendre compte de l’exposition sur les Etrusques. Du fait des origines des prêts des œuvres, notre hôtesse a passé son temps à nous dire quelles œuvres ne pouvaient être photographiées puis, de vérifier sur les réseaux que rien n’était passé entre les mailles du filet !) ainsi qu’en discutant avec mes collègues des musées qui m’expliquaient à quel point, cette interdiction de photographier au sein de leurs propres institutions, n’était en aucun cas facile à gérer, notamment pour mettre en application leur politique des publics (cf histoire ci-dessus). Je pensais alors qu’une simple analyse, avancer des arguments pour et (faussement) contre suffirait mais, évidemment, c’est bien plus qu’une simple question d’être pour ou contre. Ce début d’année a donné lieu à un grand nombre d’articles sur la photo et les lieux culturels, ne serait-ce que par la très intéressante expérience #MuseumSelfie lancée par @MarDixon, ce qui m’a donné encore plus de grain à moudre pour cet article car si certes la question des droits d’auteurs et l’usage des publics de la photographie sont deux éléments primordiaux, il me semble qu’il faut tout de même aller plus loin en interrogeant non seulement quels usages avec quels outils ou media mais également pourquoi cette question semble tellement bouleverser les différents partis ?

1) Pourquoi interdire de photographier ?

Exemple d’œuvre interdite de photographie : les reproductions peintes au XIXème s.
Exemple d’œuvre interdite de photographie : les reproductions peintes au XIXème s. provenant des collections des Musées du Vatican ; Exposition Les Etrusques, un hymne à la vie, Musée Maillol, 19 septembre 2013 – 9 février 2014 ; photographie par Hélène Herniou

Raisons invoquées :

  • le flash abime les œuvres

Pas de bol ! On sait depuis plus d’une dizaine d’années maintenant (et cela a été répété lors de la table-ronde qui a eu lieu mardi 22 octobre 2013 à 14h par le très scientifique C2RMF) que le flash des appareils photos amateurs n’abîment pas l’objet. Ceux des professionnels en revanche, oui ! Ah … alors, cela voudrait dire que le flash de votre « téléphone intelligent » ou celui de votre compact ou même (allez ! soyons fous !) de votre reflex ne sera pas la cause de la détérioration de l’œuvre (certaines institutions se débrouillant du reste malheureusement très bien toutes seules pour ça)
Alors, pourquoi cette interdiction du flash ? Pour interdire la photo mais pas seulement puisque dans de très nombreux musées et autres institutions culturelles, on vous autorise à la prendre sans votre cuicui ! Evidemment, cela permet de prendre une photo généralement peu satisfaisante et l’institution espère ainsi pouvoir vous faire acheter plus facilement la carte postale, le poster voire même la reproduction dans un grand et beau coffee-table-book mais les visiteurs ne photographient pas que seulement pour gagner de l’argent ! Ils peuvent parfaitement décider d’acheter la reproduction de leur œuvre préférée (enfin, si elle existe à la boutique car souvent, en dehors des « chefs-d’œuvres » qu’il est dur de trouver des reproductions !) tout en la photographiant ! Par ailleurs, de plus en plus de structures patrimoniales proposent une banque d’images plus ou moins fournie.
Autre explication, pour en avoir parlé avec des gardiens de salles, l’absence de flash est un confort certain pour ces employés qui surveillent des salles parfois bondées de visiteurs. L’interdiction totale de photographier est également une façon « facile » d’éviter le flash …

  • les photos sont interdites pour des raisons de droits

Deux cas de figures :

  • le possesseur de l’œuvre est privé et/ou il possède une œuvre dont les droits courent toujours (droit d’auteur durant toute la vie de l’auteur puis 75 ans après sa mort voire même 85 ans si l’auteur est mort à la guerre) et/ou son œuvre n’a jamais appartenu au domaine public (toujours été en mains privées).

Le problème c’est que le propriétaire a beau être privé, s’il décide de montrer son œuvre dans un lieu public, c’est qu’il accepte qu’elle soit vue (souvent un moteur très important chez les collectionneurs pour l’achat de telle ou telle œuvre). Quand l’œuvre a appartenu au domaine public, l’interdiction de photographier (geste éminemment révélateur de l’envie d’appropriation du visiteur) est plutôt mal venue voir totalement injustifiée. La question des droits d’auteur aux durées si invraisemblables sont également un véritable sujet de débat car contre-productifs quant à la diffusion de l’œuvre et bien trop souvent l’objet de très clairs abus de la part de l’artiste et (surtout ?) de ses ayant-droits. L’exemple du Centre Pompidou est du reste criant de vérité : à l’occasion de la refonte de son site, le Centre a essayé de négocier avec les ayant-droits et les sociétés les représentants les droits de reproduction sur leur site internet des œuvres appartenant aux collections publiques (et payées par l’argent public) de ce Centre national d’art. Peut-être que les équipes n’ont pas eu toute la latitude nécessaire pour négocier âprement ces autorisations mais quand on regarde le résultat, qu’un musée d’une telle envergure mondiale ne puisse montrer ses propres œuvres sur son site internet, c’est juste de la folie douce ! Si je rajoute à ça les tentatives (répétées) des sociétés des ayant-droits de faire payer l’institution à chaque fois qu’elle publie (sur support papier ou sur internet) une de ses œuvres, on se retrouve dans un univers où Ionesco devient la voix de la sagesse et de la raison absolues !

  • l’œuvre appartient au domaine public et les droits de l’auteur sont expirés.

Là, je n’ai absolument aucune explication ! C’est juste absolument inadmissible car si l’œuvre appartient aux collections publiques c’est qu’elle a été payée avec l’argent public (soit pour son achat soit en permettant au donateur de payer moins d’impôts) . C’est du reste face a cette situation inacceptable que le mouvement #OrsayCommons est né, contre la politique totalement ubuesque, illégale et inadmissible du Musée d’Orsay.

2) Pourquoi refuser ?

Est-ce que les musées sont seulement posés la question du « pourquoi les visiteurs prennent en photos/se prennent en photo devant les œuvres ? » La question de la qualité de la reproduction numérique (ou parfois même argentique !) n’a rien à voir avec la question, notamment parce que la qualité de l’objectif n’est pas forcément optimale … sans parler même des photos floues car prises trop vite ou avec un environnement lumineux peu favorable. Alors ?!
Qu’on le veuille ou non, la prise photographique est un geste d’appropriation. Celle-ci peut être purement personnelle, à des fins professionnelles ou encore à des fins scientifiques (j’ai besoin de la reproduction de cette œuvre car je travaille dessus, je veux l’analyser), à des fins affectives (cette œuvre me procure des émotions), à des fins esthétiques ou encore à des fins sociales comme développé plus bas (j’ai été ici, j’ai vu la Mona Lisa, j’ai de la culture, …).
Imaginez alors un peu les visiteurs qui, ne venant qu’occasionnellement dans les musées, sans parler de ceux qui ont des a priori négatifs –mais prêts à changer d’avis– quant au cérémoniel des musées, ces objets empoussiérés, dans lesquels, un peu comme quand on rentre dans une église, on doit respect, silence et sérieux ! Pourquoi ces visiteurs pensent-ils les musées « empoussiérés » ?! Empoussiérés n’est bien sûr qu’une image (ils imaginent bien que le ménage est fait de temps à autres et s’ils savaient combien, ils n’utiliseraient plus le terme « empoussiérés » car, définitivement, ce n’est pas possible !) mais, malgré tout, ce sentiment d’absence de vie, d’épanouissement, du facteur « hasard étonnant » qui fait le grain de la vie, persistent et l’impression que les musées sont des lieux sans vie, qui ne respirent pas persiste … et n’est clairement pas effacé par cette défense de photographie (combien de photos d’amis, de famille, d’animaux de compagnie ou de nourriture et boissons sur Instagram, Pinterest ou encore Facebook ?!)
Certes, les musées ne sont pas les seuls fautifs, les sociétés de droits d’auteurs et les agences photo ont plus que leur part, bien souvent de vrai frein, jusqu’à l’absurde comme le prouvent les images ci-dessous (au passage, on appréciera que Google propose gratuitement les œuvres et déambulations dans les couloirs de musées mais ne permette pas d’enregistrer les images …)
Google Art Project MOMA

Centre Pompidou Virtuel

Tate Klee

Que l’on se retrouve face à des photos prises actuellement et floutées à cause de droits qui courent, c’est stupide mais bon, pourquoi pas mais, flouter une photographie ancienne parce que les tableaux qui y sont ont leur droit qui courent toujours c’est tout simplement d’une absurdité même plus qualifiable !

Alors, bien sûr, les sociétés de droits d’auteurs sont souvent le frein principal d’une ouverture libre au large public mais c’est aussi parce qu’on les laisse faire ! Le Centre Pompidou a essayé de prendre les choses en mains et de négocier ; si tous les musées faisaient ça, cela pourrait changer la donne … alors que dire si les institutions culturelles se liguaient contre ce système ?! Voire même, allons, rêvons !, le Ministère agit également pour le bénéfice du plus grand nombre en prenant partie de manière claire et tranchée dans ce débat. Soyons d’accord, je ne dis pas que le droit d’auteur ne doit pas exister, tout travail mérite salaire (quoique cette règle est de plus en plus mise à mal de nos temps, dans la Culture particulièrement) mais il y a clairement beaucoup trop d’abus. Abus derrière lesquels de nombreux décideurs d’institutions culturelles se cachent par facilité et refuser cet espace de liberté pour ses visiteurs mais également de travail pour ses propres équipes. Ce n’est pas en supprimant l’autorisation de photographier que cela arrêtera les gens de le faire ! L’exemple de Shakira (voir ci-dessous) me semble assez caractéristique. Non seulement les visiteurs ne s’arrêteront pas mais en plus ils risquent de ne plus être visiteurs car trop mal traités par vos institutions mais également les meilleurs agents publicitaires … contre vos établissements ! On n’arrête pas un tel mouvement, si vieux et si ancré sous prétexte que l’on pense pouvoir faire plus d’argent ou parce que c’est de votre prérogative ou encore parce que vous pensez que c’est manquer de respect à l’Institution. N’oublions pas que ce geste d’appropriation de la part du public est certes faire sien quelque chose d’extérieur mais également changer l’objet photographié. Peut-être est-ce également aussi un point sur lequel grincent les dents qui n’acceptent pas la photographie ou la réutilisation photographique au sein de l’institution culturelle. Et pourtant, si l’on regarde les collections, elles sont remplies de réemplois, de détournements ! C’est clairement faire un pari que d’accepter la photographie et l’utilisation (et la diffusion !) d’images. Un pari car on pourrait croire qu’il est quasiment impossible de maîtriser le devenir de ce que vos visiteurs prennent ni même l’utilisation de ces images mais le point est bien là : maîtriser. On n’a pas à maîtriser, on a à comprendre pourquoi, comment, qui et après voir ce que ça peut apporter à votre institution, aux artistes, à l’histoire de l’art, à la Culture.

3) Pourquoi photographier ?

Cette question, je ne suis pas la première à la poser, ni même à y répondre mais ces réponses sont souvent explosées dans différents articles universitaires ou livres et il serait bon de les rappeler voire même d’avancer des éléments supplémentaires. Pourquoi photographier ? La première réponse que l’on donne souvent c’est « pour se souvenir ». En effet, la photographie a le très grand avantage d’être une espèce de bloc-notes imagé et (presque) objectif d’un moment, d’une personne, d’un objet. La photographie peut alors être consultable à loisir et être montrée à d’autres personnes. Cependant, deux récentes études américaines montrent que les participants qui prenaient des photographies pour se souvenir des objets dans un musée s’en souvenaient justement moins bien que ceux qui ne prenaient pas de photos … Tout d’abord, il faut savoir dans quelles conditions ont été menées ces études (quel temps laissaient-ils à leurs participants, quel environnement sonore les entourait, …) mais il est vrai que quand on voit les « cars de touristes » débarquer dans un musée, voir le peu de temps qu’ils ont pour le visiter et donc le peu de temps qu’ils ont devant les œuvres (sans compter le « stress auditif » causé par un guide qui explique déjà une autre œuvre, le groupe lui-même qui commente, les autres visiteurs, les gardiens de salles qui rappellent à l’ordre, …), la photographie est le seul moyen de revenir sur ce que l’on a vu, et prendre le temps d’apprécier. Néanmoins, le faisons-nous vraiment ? Si l’on regarde, par exemple, le nombre de photographies que nous pouvons faire en vacances et le peu de fois qu’on les regarde … est-ce que cet argument tient toujours ? Il y a certes le partage de ce que l’on a vu et vécu ainsi que le discours que l’on construit pour présenter, à une tierce personne, son voyage, ses aventures mais, la majorité du temps, ces images ne sont montrées qu’une paire de fois, immédiatement après l’événement en question, rarement triées ou annotées (année, lieux, qui, …) puis rangé dans un tiroir, que l’on rouvre par hasard quelques temps plus tard ; on les redécouvre puis … on les oublie à nouveau. Selon moi, même si ces photographies ne sont pas utilisées de manière régulière, il me semble qu’elles sont très importantes pour deux raisons : d’abord, elles permettent d’affirmer sa place dans la société. En effet, on montre que l’on a les moyens d’aller à tels ou tels endroits (on montre bien souvent plus volontiers nos vacances dans des destinations « exotiques » ou si l’on a fait quelque chose de vraiment exceptionnel, un séjour dans un relais château par exemple), que l’on a de la culture, que l’on est courageux, aventureux, que l’on a du goût, … Evidemment, ceci n’est pas nécessairement fait de manière consciente et, à mon sens n’est pas la seule explication. En effet, il me semble que quand on analyse les photos qui peuvent être prises (oui, restons dans le général et les expériences empiriques) ne sont pas nécessairement très intéressantes. Il y a les photos des monuments « incontournables » (ceux que l’on se doit d’avoir vu, au moins de loin) mais il y a aussi des choses qui nous ont interpellé, qui nous ont plût, celles dont on veut garder le souvenir d’un moment, d’une odeur, d’un sentiment. D’une certaine manière, nous ne sommes pas très éloignés des photos de boissons et plats d’Instagram … certes, il y a la notion de jeu, de concurrence qui rentre également « en jeu » mais je pense que l’on peut également trouver cet élément dans les « photos de vacances ». Ces réflexions m’ont mené à ajouter une autre dimension : le plaisir que je partage. Si je prends ces photographies, c’est pour me souvenir ou pour montrer, montrer aux autres et montrer que c’est quelque chose qui m’interpelle et dont je veux partager l’étonnement avec les autres (l’Homme, dans sa très grande majorité est un être social) mais montrer également que « j’aime ». On pourrait donc dire que la photographie, a fortiori à notre époque, est, pour aller vite, un « like » illustré à la Facebook. Du reste, ce n’est pas innocent si Facebook a racheté Instagram … la photographie est un objet (qu’elle soit physique ou numérisée) social, un signe.
C’est un signe d’autant plus fort que personne n’est obligé de faire une photographie. Les personnes qui les prennent le font quand elles veulent, si elles le veulent et également comme elles veulent. Il y a certes des techniques photographiques (que ce soit dans la prise photographique que dans le développement et/ou le traitement) mais elles n’ont plus besoin d’être maîtrisées pour faire des photographies. Quand on regarde l’adoption et le développement si importants et plutôt rapides des appareils photographiques numériques puis des smartphones, je pense que l’on peut aussi voir ce mouvement par le fait que maintenant, on n’a plus besoin d’attendre pour voir ses objets photographiés ; on est son propre maître, on ne dépend plus d’une personne tierce. Et le smartphone a fait un pas supplémentaire vers la simplicité d’utilisation (mais également de « customisation » simple et accessible à (presque) tous), l’appropriation et le partage. Enfin, bien que la photographie peut être un objet complexe et aux messages parfois compliqués ou non accessibles immédiatement et sans bagage culturel, la majorité des photographies est compréhensible dans toutes les langues, par toutes les cultures à travers le monde.

4) Et les visiteurs dans tout ça, il dit quoi ?! Et « on » (les structures culturelles) lui dit quoi ?

Shakira Orsay
Cette publication du webmestre du Musée d’Orsay est juste hallucinante ! Oui, oui, vous lisez bien « Nous sommes bien obligés de dire merci à Shakira pour cette publicité planétaire inattendue…même si les photos sont interdites dans les salles d’Orsay » !
En dehors de toute considération marketing, publicitaire ou encore communicationnelle (et pourtant, il y aurait à en dire !), on se retrouve face à une photo qui est, de nos jours, la plus naturelle qui soit pour les visiteurs du monde entier et l’absurdité de la politique de l’institution impose ce commentaire digne du maître d’école qui punit l’élève qui s’est renversé de l’encre sur les doigts !
J’ai pose la question « pourquoi photographier ? » mais pas pourquoi SE photographier ? La pratique de l’auto-portrait n’est pas nouvelle bien sûr mais maintenant que l’on n’a plus besoin de maîtriser la technique, il connaît un nouvel essor.

« L’autoportrait a un long héritage artistique, avec inconditionnels que sont Rembrandt,
cet auto-documentariste compulsif, Courbet, qui se représentait lui-même comme un
séduisant bohème et Van Gogh, ce génie fragile, bandé à l’oreille. Aujourd’hui, le genre
appartient à tout ceux qui ont un appareil photo. Le # selfie est aussi omniprésent que
les smartphones et aussi variés que l’humanité elle-même. » Yannick Vernet

Qu’est-ce qu’un « selfie » ? Pour ceux qui n’auraient pas encore très bien compris toutes les subtilités du terme (pourquoi ne pas utiliser auto-portrait ?!) :

« Autoportrait fait à l’aide d’un appareil photo ou d’un photophone. » (Wiktionnaire) ou, comme le définit l’Oxford dictionary : “a photograph that one has taken of oneself, typically one taken with a smartphone or webcam and uploaded to a social media website” (Oxford dictionary)

Bien sûr, la pratique de l’auto-portrait photographique rejoint la question « pourquoi photographier » mais va, à mon sens plus loin encore. On retrouve effectivement les deux critères de l’affirmation de sa place dans la société et de la liberté d’action. Affirmation de son statut social même on pourrait dire : j’ai suffisamment d’argent pour me prendre en photo parmi un amas de cadavres de bouteilles de champagne, j’ai suffisamment d’argent pour aller dans tels pays, j’ai de la culture et des connaissances, … ces éléments sont particulièrement vrai quand on est face à des personnages publiques (ou les personnes qui développent, dans leurs cercles, un certain culte de la personnalité) car alors nous sommes face à une personne qui affirme son statut social mais également qui en fait la publicité. Dans un monde où l’individu a gagné une telle place, cette omniprésence de l’image de soi, que l’on maîtrise et que l’on partage aux autres est ni étonnant et presque inévitable.
La maîtrise de l’image est également un élément très important car dans notre monde où l’image est omniprésente et face à laquelle on est, la très grande majorité du temps, passifs. Là, on a le pouvoir de prendre le pouvoir (même si ce point peut être discuté), être actif, maîtriser son image (même si ce point peut aussi être discuté). Quand bien même si certains esprits chagrins appellent ça faire les singes savants, les personnes ont l’impression d’avoir le choix et la liberté de le dire ; et même si ça peut être faux, le montrer et le penser est un élément, au minimum ethnographique, fort et à ne pas négliger, surtout par les institutions culturelles.
En dehors du côté « fun » de la chose, élément qu’elle prend toujours soin d’avoir présent dans toutes ses actions, je pense que Mar Dixon, quand elle a proposé et lancé l’événement #MuseumSelfie, était consciente de ces enjeux et les a même utilisé pour diffuser auprès d’un public plus large, donner l’occasion aux équipes des musées l’occasion de sortir de leurs tâches quotidiennes. Qu’importe si les « stars » utilisent le #MuseumSelfie pour faire leur propre pub, qu’importe si des magazines relaie l’information sans la comprendre, qu’importe même si des gens voient ça comme une compétition, au contraire, qu’ils en jouent ! Les résultats sont là :

« #MuseumSelfie Stats Jan 23 09:30GMT
@Eventifier
5,591 Photos
9 Videos
23,778 Tweets
11,143 Contributors
@sharypic Photos 5,818 » (Mar Dixon, Facebook, 23 janvier 2014)

C’est un merveilleux exemple de ce que, justement, les institutions culturelles peuvent proposer à leurs visiteurs et/ou internautes : utiliser cette pratique qui appartient à leur quotidien ou qui est potentiellement porteur de partage auprès d’une communauté (ponctuelle ou un peu plus pérenne) de mêmes valeurs voire même (dans les meilleurs des cas) de plaisir. Néanmoins, même si de plus en plus d’institutions culturelles commencent à comprendre l’intérêt de la publicité que peuvent apporter les visiteurs connectés, il est rare qu’elles en comprennent les tenants et les aboutissants ou que tout simplement elles se laissent la possibilité de l’exploiter. En effet, l’exemple à Paris du groupe SMV est assez caractéristique : cette initiative émane certes de deux professionnels de la Culture mais est purement personnelle. A présent que cet événement hebdomadaire a fait ses preuves depuis trois ans, un nombre de plus en plus important de musées invitent le groupe à live-twitter au sein de leurs murs afin d’avoir une certaine publicité, quasiment gratuite. Or, si certes cela peut amener à grossir la réputation de l’institution, ce n’est ni automatique, ni même l’objet du groupe ! Ils ne comprennent donc pas ce phénomène de vouloir se retrouver, autour d’un sujet qui est culturel et de partager quelques photos et/ou commentaires si le cœur leur en dit sur les réseaux. Bien sûr, il s’agit ici de généralités que j’utilise, non pas parce que je crois que le monde est tout noir ou tout blanc, mais pour alerter et prêter à réfléchir. Notamment en regardant ce qui se fait ailleurs dans le monde mais également en essayant d’appliquer les réflexions, expérimentations et les bonnes pratiques que l’on peut lire et voir auprès de personnes comme Nina Simon ou Nancy Proctor ou encore Samuel Bausson.
Certaines institutions ont compris l’importance de la photographie au sein de leurs collections et ont imaginé, non pas de partir des photos que peuvent prendre les visiteurs mais leur proposer leurs propres images et se les approprier. Pour ceci, il y a plusieurs solutions : héberger ces photographies ou images sur le site internet de l’institution. Ca a été le choix du du Rijksmuseum (dont je parle ci-dessous) qui a carrément créé un univers (un site internet dédié) uniquement autour de l’exploitation, par les internautes, de la base d’images –haute résolution s’il vous plaît ! Cette mise à disposition d’images à tout internaute d’œuvres et de lieux a eu son premier « bon en avant » avec la mise en ligne du Google Art Project le 1er février 2011. Autre solution, partager ces images sur un seul réseau social du type Facebook. Gallica est très douée à ce jeu et à même crée un événement hebdomadaire avec ses internautes à base d’énigmes imagées. Vous pouvez également utiliser les différents réseaux qui existent pour délivrer des messages différents parce que, oui, qui dit réseaux différents dit aussi publics différents … lier ses publications Twitter sur son fil Facebook (et inversement) est juste à proscrire ! L’avantage de cette solution c’est bien sûr de traiter l’information avec différents point de vues ainsi que de toucher des publics différents mais également de pouvoir développer certains aspects des collections. Un excellent résumé de la présence et de la manière dont certaines institutions utilisent Pinterest est fait par cet article et est tout simplement un exemple de bonnes pratiques à suivre ! Enfin, il y a les institutions qui, comme le Muséum de Toulouse, ont décidé non pas seulement traiter avec le grand public mais également avec les visiteurs amateurs grâce à un partenariat avec Wikimédia (rédaction de l’article consacrée au Muséum et donc prise de photographies, haute définition, avec tout un ensemble de méta-données) et ainsi donner accès à leurs collections et à leurs réserves.
Car en effet, prendre une photographie d’une œuvre n’est pas uniquement un geste égoïste mais peut également être dans l’objectif de partager à d’autres (que ce soit sont cercle familial ou amical ou, comme un grand nombre de wikimédiens, sur des bases d’images gratuites ou sous licence creative commons. C’est du reste une forte revendication depuis de nombreuses années qui essaie de percer, également dans le monde culturel. Ce phénomène est si important que certaines banques d’images (payantes) ou même certains musées en font la publicité, comme le montre l’annonce et les commentaires ci-dessous :

Getty releases second batch of Open Content images, more than doubling number available
The Getty today released 5,400 high-resolution images from the Getty Research Institute (GRI) through its Open Content Program, more than doubling the number available to the public for use without fees or restriction, bringing the total of available images to roughly 10,000.” [article here]

Commentaires sur LinkedIn :
Kristin Reiber Harris • This is such exciting news. As an independent content developer (educational media for young kids) access to this kind of imagery is wonderful. There are so many kids and families who will never make it to the Getty in LA. I love being able to create content that introduces these families to this great art. Thanks, Getty. You join a host of other enlightened institutions doing the same thing.
Adam Mikos • At times it seems museums forget just how powerful these images can be when the public is able to make use of them. Kristin, your example is terrific.
Jo Van Hove • The images they ‘release’ are in the public domain since ages ‘available without charge to be used for any purpose’. The only thing Getty does, is to apply the law, giving the public their images back – so it’s strange they market this as a case of generosity…
Adam Mikos • They’ve gone well beyond simply releasing the images. The huge jump in downloads is marketing all on its own.

5) Quelles réactions, que faire ?

Eh bien, plusieurs réactions existent. D’abord personnelles : vous n’êtes pas d’accord mais vous vous plier à la règle comme vous vous pliez aux règles du vivre ensemble ou vous n’acceptez pas, vous râler … ou encore, vous faites quelque chose ! La réaction certainement la plus connue en France est celle d’Orsay Commons. Mais il y a différents moyens d’abattre la paroi que rendre chèvres les gardiens de salles qui, clairement, ne font que leur travail. Tout d’abord, il y a la solution de réunir des « comités » de citoyens pour être force de propositions et, un peu à la manière d’un lobby, essayer de faire bouger les choses. D’une certaine manière, on peut rapprocher le mouvement des Creative Commons de cet objectif : c’est en promouvant des images aisément partageables et réutilisables, libres de droit d’auteur (juste donner le nom de l’auteur) et en ne mettant pas l’intérêt financier avant l’intérêt de l’objet que l’on fait avancer, lentement mais par l’exemple, les choses.

Autre solution, que le mouvement vient des institutions culturelles elles-mêmes. Pour ceci, deux solutions :

  • Travailler sur une base d’images accessibles aisément aux publics, comme on peut le voir sur la base Atlas du Musée du Louvre en France ou encore, qui a fait grand bruit en ce début d’année 2013, le Rijksmuseum qui non seulement propose gratuitement des photographies de ses collections mais, en plus les proposent en très haute qualité. On notera au passage l’usage très pertinent de la très haute qualité des images mis à disposition : vous pouvez créer, via le « Red Studio », vos objets (tasses de café, poster, T-shirt, …) avec la photo d’une des œuvres des collections (que ce soit l’objet en entier ou juste un détail). Bien sûr, les esprits chagrins critiqueront l’exploitation commerciale des œuvres mais, sincèrement, je préfère voir un détail d’une œuvre flamande –que j’aurai choisi !– sur un mug que les tongs Mona Lisa que le Louvre a jugé bon d’éditer ! Par ailleurs, si vous prenez l’internaute comme un client à qui on laisse le choix de créer son achat, il ira alors chercher l’image qu’il trouve la plus belle, voir quel détail lui semble le plus beau à mettre sur sa tasse à café … Certes, c’est basic, ce n’est pas de l’histoire de l’art mais en cherchant l’image qu’il trouve la plus belle, l’internaute visite les collections, en cherchant le détail qui impressionnera ses collègues, il regarde l’œuvre et voit comment elle est faite et là, le consommateur devient alors visiteur ! Et, poussons encore plus loin la logique marketing : si vous enregistrez la navigation de l’internaute, vous remarquerez alors qu’il y a des espaces qui seront beaucoup visités et d’autres beaucoup moins ; pourquoi ? Est-ce parce que le chemin n’est pas clair ? Est-ce parce que le sujet traité semble trop compliqué ? Dans quel cas, comment les équipes scientifiques et/ou de médiation peuvent travailler ce sujet pour le rendre plus accessible ? Par ailleurs, vous voyez également les œuvres les plus appréciées et qui se retrouvent le plus souvent dans les galeries. Quel intérêt ? Tout simplement d’en tirer partie en suggérant à côté de ces œuvres d’autres sur lesquelles l’institution souhaite attirer l’attention. Cela permet également de comprendre ce qui intéresse son public (car oui, l’internaute est devenu public) et lui proposer un choix encore plus pertinent, que ce soit en ligne ou in situ. Car, bien sûr, toutes ces remarques ont également un impact sur le lieu physique !

rijks

  • Essayer de trouver des solutions pour rendre accessible ses propres collections en travaillant avec les agences de droit d’auteurs. Dans le domaine des musées beaux-arts, l’action du Centre Pompidou, même si le résultat est décevant, est tout de même à relever. On pourrait imaginer que cette question est plus aisée à traiter quand on a des œuvres dont les artistes et les ayants droits sont morts depuis suffisamment longtemps. Malheureusement, les sociétés de banque d’images et agences photo compliquent la donne. Cela est bien sûr est d’autant plus outrageux quand la société est publique et refuse aux structures, gardiennes des objets photographiés, l’exploitation photographique de ceux-ci.

« On reconnaît facilement le photographe professionnel au milieu d’un troupeau de touristes :

c’est celui qui cache son appareil. » Roland Tapor

LIENS :

1) Droit

2) Autour de l’interdiction de photographier

3) Le public photographe

  1. Going Viral with #MuseumSelfie, @MarDixon, 26 janvier 2014, Mar Dixon : http://www.mardixon.com/wordpress/2014/01/going-viral-with-museumselfie/?fb_action_ids=10152175438736506&fb_action_types=og.likes&fb_source=aggregation&fb_aggregation_id=288381481237582
  2. Museum selfie day – in pictures, The Guardian, 22 janvier 2014, Matthew Caines : http://www.theguardian.com/culture-professionals-network/culture-professionals-blog/gallery/2014/jan/22/museum-selfie-day-in-pictures
  3. #MuseumSelfie day : photographiez vous dans un musée !, madmoizelle.com, 22 janvier 2014, Lady Dylan : http://lol.madmoizelle.com/diaporamas/museumselfie-day/
  4. MuseumSelfie takes Twitter by storm as galleries create global self-portraiture, 22 janvier 2014, Culture24Reporter : http://www.culture24.org.uk/art/live-and-public-art/art464738
  5. Selfie : #moi (et la Joconde), Libération next, 22 janvier 2014, Maud Couture et Florence Stollesteiner : http://next.liberation.fr/arts/2014/01/22/selfie-moi-et-la-joconde_974815
  6. La boîte à outils du #selfie au Musée, DASM, 23 janvier 2014, Sébastien Magro : http://dasm.wordpress.com/2014/01/23/la-boite-a-outils-du-selfie-au-musee/
  7. Museumselfies.tumblr.com, depuis mars 2013 : http://museumselfies.tumblr.com/

À propos de Hélène Herniou - cliophile

Muséogeek ... mais pas que !

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